
Le terme « innover » s’invite dans les discours stratégiques, les feuilles de route, les appels à projets, les évaluations de performance, les politiques publiques et l'imaginaire collectif. Pour la majorité des individus, il semble aller de soi. Pourtant, savons-nous vraiment ce que cela signifie, ce que nous faisons lorsque nous disons que nous innovons ?
Derrière cette évidence apparente se dissimule une histoire longue, ambivalente, souvent conflictuelle. Le mot innovation, dans sa généalogie occidentale, fut longtemps connoté négativement. Jusqu’à la Renaissance, il désignait une rupture d’ordre religieux, politique ou moral. Innover, c’était transgresser, rompre les règles, remettre en cause l'ordre moral. Il faudra attendre le dix-neuvième siècle et surtout les travaux de Joseph Schumpeter pour que le terme s’installe dans l’espace légitime de la création économique. L’innovation devient alors un moteur du capitalisme, liée à la « destruction créatrice », au cycle des ruptures techniques, à la dynamique de conquête marchande.
Toutefois, cet héritage n’est pas neutre. Il intègre dans le mot une série de présupposés implicites que nous ne questionnons jamais suffisamment. Parmi ces impensés, nous trouvons l’idée que l’innovation serait toujours souhaitable, que son avenir serait nécessairement progressif, que son intégration serait forcément bénéfique, que son vecteur principal serait toujours technologique. Mais, ce narratif ne résiste pas à l'analyse. Comme l'a montré Benoît Godin dans ses travaux historiques (The idea of innovation over the centuries), le mot innovation est une invention récente des politiques de modernisation. Il a été mobilisé pour orienter les décisions publiques, les financements et les priorités industrielles. Il ne décrit pas véritablement un phénomène et ne définit pas plus ce qu'il est, mais impose un cadre d’interprétation.
Il nous appartient de distinguer différentes logiques comme l'invention, l'amélioration, le changement, la transformation, la numérisation. Ces notions ne sont ni synonymes ni équivalentes. Innover ne consiste donc pas simplement à faire du nouveau, à introduire une technologie ou à améliorer automatiquement. L’innovation suppose une adoption sociale, une réinterprétation des usages, une insertion dans des réseaux d’acteurs, une durabilité contextuelle. Vincent Bontems insiste sur cette ambivalence. Toute innovation est une expérience à la fois technique, sociale et politique. Elle crée des bifurcations, mais aussi des résistances et des effets inattendus.
Le récit dominant concernant l’innovation repose donc sur trois idées simples qui structurent l’imaginaire contemporain, en particulier des décideurs. Il est systématiquement fait référence à la rupture, au progrès et à la compétitivité. Ce sont la nouveauté radicale, la conquête marchande et la vitesse d’exécution qui sont valorisés. Mais, ce cadre d'interprétation est partiel et ignore délibérément que toute innovation est aussi un pari incertain, une reconfiguration de rapports de force, un déplacement d’usage. Franck Aggeri rappelle que la création de valeur peut se faire ailleurs que dans la seule logique marchande, puisqu’innover c'est aussi explorer des alternatives, des usages partagés, des formes collectives à inventer.
Cette réflexion proposée dans le cadre du cycle sur l’innovation vise précisément à rouvrir cette boîte noire. Il s’agit d’interroger ce qui semble aller de soi, de redonner à l’innovation sa densité historique, sa plasticité conceptuelle et sa capacité de transformation. Si cette démarche devient collective, elle permettra de se réapproprier l’innovation comme un principe d’usage, d’orientation et d'évolution positive. Elle ne sera plus subie comme une injonction venue d’ailleurs. Elle redeviendra un choix, inscrit dans un contexte, au service de notre territoire, de sa situation et d’un devenir partagé.
🖊️ Article proposé par Mustapha Derras, conférencier et conseil en innovation chez Innascence Conseil.
L'innovation décryptée pour vous : session 2
Pour aller plus loin, venez partager vos expériences et découvrir des exemples concrets lors du cycle "L’innovation décryptée pour vous : épisode 2 – L’innovation au-delà des effets d’annonce"
La séance 2 propose de sortir l’innovation de la scène pour la ramener sur le terrain, là où elle se construit dans le temps long, l’adoption sociale, les compromis, les résistances et devient une transformation réellement assumée collectivement.






