
Il est aujourd’hui quasiment impossible de contester l’idée même d’innover et le terme fonctionne comme une incantation permanente, un mot d’ordre consensuel, un horizon supposé indépassable. Innover est désormais imposé, attendu et même exigé ! Pourtant, ce que produit l’innovation n’est pas toujours souhaitable. Elle génère aussi des effets secondaires, des perturbations et des coûts qu'il est recommandé d'anticiper. Résister à l’innovation ne signifie pas refuser le changement, mais questionner le sens de ce qui change, le rythme qu’on lui impose et les forces qui le sous-tendent. Il ne s’agit pas davantage de renoncer à l’innovation, mais de s’autoriser à en redéfinir les contours, à en interroger les finalités, et à n’y recourir que lorsqu’elle répond à une nécessité éprouvée plutôt qu’à une injonction abstraite.
L’innovation produit de l’obsolescence et installe des dépendances techniques, des migrations forcées, des pertes de maîtrise sur les outils et les savoir-faire. Elle expose à une volatilité structurelle, à des risques mal identifiés, à des tensions sur les compétences. Elle alimente une fuite en avant permanente, dans laquelle la nouveauté devient un but en soi plutôt qu’un moyen. Naomi Oreskes montre comment l’innovation a souvent été mobilisée pour retarder des régulations urgentes, notamment en matière climatique ou sanitaire.
Il y a donc une légitimité à ralentir. Une pertinence à s’interrompre. Un droit à s’interroger. Résister, ce n’est pas bloquer, c’est réorienter. C’est rouvrir la question du sens, des finalités, des usages. Certaines innovations ne doivent pas être poursuivies. Certaines doivent être déprogrammées. D'autres nécessitent d'être prototypées autrement, dans des contextes sécurisés, avec des collectifs d'usagers critiques. Innover n’est pas une obligation. Ce n’est pas un destin. C’est une option parmi d’autres. Refuser certaines innovations peut, dans certaines conditions, être en soi une forme d’innovation. Ce geste peut rendre possible d’autres déplacements, d’autres configurations, d’autres formes de transformation.
Il faut donc reconnaître les zones de non-innovation comme des espaces de vigilance. Les maintenir, c’est protéger des ressources attentionnelles, des équilibres fragiles, des formes d’expérience non modélisables, des moyens parfois couteux. C’est reconnaître que tout ce qui peut changer ne doit pas nécessairement changer. L’innovation négative est l’art d’instituer le moins, une voie critique qui consiste à concevoir des transformations qui réduisent les charges, les coûts, les frictions, plutôt que d’accumuler des couches d’outils, de dispositifs ou de normes.
Cette séance invite donc à suspendre les automatismes. Elle ne propose pas d’abandonner l’innovation, mais d’en discuter les conditions, les angles morts, les effets systémiques. Il s’agira, dans le travail collectif, d’identifier les formes de ralentissement créatif, les gestes de désabonnement aux routines d’injonction, les bifurcations concrètes déjà en cours. Il ne s’agit plus de chercher à innover plus, mais de mieux comprendre où et quand l’innovation est nécessaire. Et surtout, où elle ne l’est pas.
🖊️ Article proposé par Mustapha Derras, conférencier et conseil en innovation chez Innascence Conseil.
L'innovation décryptée pour vous : session 6
Pour aller plus loin, venez partager vos expériences et découvrir des exemples concrets lors du cycle "L’innovation décryptée pour vous : épisode 6 – Résister à l’innovation ".






