
On parle sans cesse d’innover, mais rarement de la personne, de l'entreprise ou du collectif pour qui cette innovation est censée exister. L’innovation semble flotter dans un récit décontextualisé, déconnecté de la question du sens, de la réception, de l’usage et du destinataire réel. Or, toute innovation est un acte relationnel qui n'a de valeur que par l’expérience qu’elle produit, par la manière dont elle est reçue, comprise, testée, adoptée, détournée, parfois rejetée. Innover n’a donc de consistance que si l'on se demande pour qui, comment et avec quelles conditions de validité cet acte prend forme.
L’usager, le client, le partenaire sont-ils vraiment associés à l’innovation ? Dans la plupart des cas, ils sont convoqués comme figures rhétoriques, personnages fictifs, insérés dans des « personae » ou des études de besoin « hors sol ». Malheureusement, ces représentations masquent la complexité du destinataire réel. Trop souvent, l’innovation s’adresse à une abstraction ou pire, à une projection fonctionnelle sans vie et fantasmée. Le client n’est pas un récepteur neutre, l’usager n’est pas un testeur docile, le partenaire n’est pas un agent coopératif passif. Il faut reconsidérer ces figurations comme des sujets dotés d’attentes, de représentations, de pratiques propres, qui participent à l’acte d’innover. Ce sont donc des contributeurs qu’il faut valoriser comme tel et dont il faut reconnaitre explicitement l’importance.
Les innovations dites inclusives, sociales, frugales, ou encore les dispositifs participatifs comme les living labs, cherchent à corriger cette dissymétrie. Mais, ces cadres critiques restent ambigus et ils sont souvent influencés, si ce n'est entièrement captés, par des institutions qui réintroduisent des influences structurelles. L’inclusion y devient un label, la frugalité une exigence imposée aux autres, la participation une mise en scène contrôlée. Pour qu’une innovation soit véritablement partagée, il faut interroger la manière dont les acteurs non centraux sont réellement impliqués, non pas comme usagers, mais comme co-autrices et co-auteurs du processus.
Eric Von Hippel a montré que de nombreuses innovations majeures viennent « d’usagers-créateurs » qui adaptent, transforment et inventent à partir de leurs besoins propres. Ces « lead users » sont la preuve que l’innovation ne naît pas seulement dans les centres d’excellence, mais également dans les marges, les usages détournés, les contournements de sens et les pratiques artisanales. Gérard Simondon, de son côté, rappelle que la véritable valeur d’un objet technique ne réside pas dans sa nouveauté formelle, mais dans sa capacité à s’insérer dans son réseau d’usage, dans son opérationnalité, dans son potentiel d’appropriation.
Les non-utilisateurs, les réfractaires, les publics distants, les opposants implicites, jouent aussi un rôle crucial. Ils révèlent ce qui ne fonctionne pas, ce qui est surimposé, ce qui fatigue ou dissuade. Ils obligent à affiner, à ralentir, à renoncer parfois. Leur rôle n’est pas d’être convaincu, mais d’obliger à penser différemment. C’est souvent par la résistance que s’ouvre la possibilité d’une transformation véritable. Une innovation qui ne rencontre que l’adhésion, qui ignore la complexité des usages, qui se déploie sans frottement, risque fort de ne jamais s’ancrer et n'est, bien souvent, pas une innovation !
Innover, ce n’est donc pas imposer mais entraîner les autres à travers l’expérience. C’est accepter que l’innovation puisse être abandonnée si elle ne fait pas résonance, si elle ne rencontre ni désir ni usage. La maturité c'est savoir suspendre, reformuler, arrêter ou réorienter. Une innovation qui épuise, qui isole, qui déstructure sans reconstruire, doit être interrogée. Si innover devient pénible, alors il faut peut-être s’abstenir. Non pour renoncer à transformer, mais pour attendre le bon moment, la configuration appropriée, le lien juste. Une innovation qui résonne est une innovation qui transforme en retour, qui agit sur ses auteurs autant que sur ses destinataires. C’est cela qui la rend juste et vivante.
C’est cette résonance que nous chercherons à éprouver ensemble dans les séances de travail à venir, en confrontant nos innovations réelles à leur capacité à mobiliser, à relier, à transformer. Il ne s’agit plus de mesurer l’innovation à l’aune de critères formels, mais de tester son pouvoir de transformation concrète, à partir de vos expériences, de vos pratiques, de vos doutes et de vos contextes situés.
🖊️ Article proposé par Mustapha Derras, conférencier et conseil en innovation chez Innascence Conseil.
L'innovation décryptée pour vous : session 4
Pour aller plus loin, venez partager vos expériences et découvrir des exemples concrets lors du cycle "L’innovation décryptée pour vous : épisode 4 – Innover, mais pour qui ?".






