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L’entreprise, machine à innover ? Mythes et réalités

Innovation

L’entreprise, désignée comme le cœur battant de l’innovation, est aujourd'hui « sommée » d’être agile, disruptive, ouverte, inspirée, en particulier, par les conventions et méthodes tirées des startups. Des milliers de pages de rapports, de livres blancs, de pitchs, de manifestes mettent en valeur une même et unique vision ! Cette dernière consiste à affirmer que l'entreprise est innovante par nature, structurée pour se réinventer en permanence, conçue pour obtenir une productivité maximale. Mais, que génèrent vraiment ces pratiques et discours ? Et, surtout, que reste-t-il de ces injonctions dans la réalité concrète des PME et des ETI ?

L’idéologie de la « start-up nation » s’est imposée comme une norme silencieuse. Elle trouve sa source dans le livre « Start‑Up Nation: The Story of Israel’s Economic Miracle » de Dan Senor et Saul Singer publié en 2009. Elle repose sur des écosystèmes techno‑entrepreneuriaux favorisés par des politiques publiques volontaristes. Ce récit dominant valorise l’indépendance et la compétition. Mais, plus important, ce dogme présuppose que tout collectif peut, à condition d’adopter les bons outils, produire de l’innovation. Cette vision est entretenue par la généralisation de méthodes dites modernes telles que le design thinking, le lean startup, l'innovation managériale ou encore l'agilité organisationnelle. Ces dispositifs sont présentés comme des solutions universelles et transposables de façon systématique. Mais, toutes les études sérieuses réalisées sur le sujet montrent que, décontextualisée, cette doctrine se mue en un discours global et arbitraire, fréquemment impropre à produire une innovation réelle. De plus, son efficacité est rarement évaluée dans les contextes qui les adopte. Enfin, dans la plupart des cas, elle ne produit pas de réelle transformation, mais une conformité formelle au modèle attendu, donc au discours.

Pour les PME et les ETI, l’écart est saisissant. D’un côté, elles sont soumises aux mêmes référentiels que les grands groupes ou les structures technologiques de taille importante. De l’autre, elles doivent composer avec des contraintes fortes telles que des temporalités courtes, des ressources humaines limitées et des préoccupations immédiates. Le résultat, est souvent une adoption partielle, inefficiente et symbolique de ces dispositifs, qui ne modifient ni les marges de manœuvre ni les rapports de pouvoir. Maximilien Brabec décrit ce phénomène comme un empilement de « croyances ». Selon lui, innover suppose d’abord de suspendre ces recettes « magiques » importées, de reconsidérer les singularités de son terrain et de produire un véritable recentrage « opératif » sur l'écosystème immédiat de l'entreprise. De fausses innovations circulent dans l’entreprise contemporaine, affirme-t-il, parce que les mots ont été vidés de leur sens pratique.

Pour dépasser cette logique de conformité silencieuse, une autre voie s’exprime déjà. Elle passe par des formes de coopérations concrètes, des alliances locales, des partages d’expérience entres entreprises, associations, acteurs publics et laboratoires. Ces démarches partenariales permettent d’ancrer l’innovation dans un tissu réel et de proximité, d’ouvrir les possibles sans s’aligner sur un modèle prescrit. Elles témoignent d’une autre façon de produire de la valeur, moins orientée vers la coopétition et plus attentive aux usages, aux conditions et aux finalités. Réintroduire cette dimension relationnelle et territoriale dans les politiques d’innovation, c’est redonner de la puissance aux pratiques ordinaires, à ce qui se construit dans la durée et le dialogue, loin des injonctions à innover à tout prix.

Il est donc indispensable de réinterroger les biais de l’entreprise face à l’innovation. Qui définit ce qui est nouveau ? Qui décide de ce qui mérite d’être soutenu ? Quels usages sont considérés comme innovants, et lesquels sont invisibilisés ? Ces questions sont d’autant plus cruciales que les réponses conditionnent les marges de créativité réelle, la reconnaissance des acteurs, la capacité à produire autrement et les sujets à investir. Le travail que nous vous proposons vise donc à sortir des slogans pour revenir à une écoute fine de vos pratiques. Ce que les PME et les ETI inventent chaque jour ne se voit pas toujours, ne correspond pas aux catégories officielles, ne se mesure pas en nombre de brevets. Mais, cette innovation-là est peut-être la plus urgente à reconnaître. Celle qui résiste aux normes imposées et réinvente les marges.


🖊️ Article proposé par Mustapha Derras, conférencier et conseil en innovation chez Innascence Conseil.


L'innovation décryptée pour vous : session 3


Pour aller plus loin, venez partager vos expériences et découvrir des exemples concrets lors du cycle "L’innovation décryptée pour vous : épisode 3 –  L’entreprise, machine à innover ? Mythes et réalités.

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